Des escape games culturels

Trois ans après, il était temps que je consacre un article à mon sujet de mémoire : les escape games en musées et monuments culturels !

L’âge d’or des escape games

Vous avez déjà entendu parler des escape games, voire même testé vous-même. Petit récapitulatif pour vous rafraîchir la mémoire : un escape game est un jeu d’énigmes qui respecte les principes d’unités de temps, de lieu et d’action. Enfin, en théorie, car les musées et monuments jouent avec cette définition : certains ne se cantonnent pas à une pièce ou à une heure de jeu. En général, le jeu se déroule en une heure (au-delà du temps imparti, le joueur a perdu), à huis clos, et l’action peut se résumer en un mot : s’échapper. Les escape games se jouent en petite équipe. Deux à dix joueurs environ doivent résoudre une énigme et trouver des indices qui amènent à la sortie. Ce peut être un code pour déverrouiller le cadenas, une porte secrète, etc. L’escape game vise généralement un public adulte voire ado. Comme le souligne le mémoire de S. Merckx*, c’est une des rares offres ludiques pour adultes !

Le jeu déroule en trois temps. D’abord, le brief de 5-10 mn est assuré par un maître du jeu externe ou un médiateur qui explique les règles et qui pose l’intrigue, de manière théâtrale. L’équipe est ensuite enfermée une heure dans la salle de jeu. Le maître du jeu veille à distance sur vous pendant ce temps, pour que tout aille bien et pour éviter les blocages des équipes qui butteraient trop longtemps sur un indice. Pendant une heure, on manipule des documents, on résout des séries d’énigmes, on débloque des codes secrets, on cherche qui vous retient enfermé, on traque des chiffres cachés de mille et une manière toutes plus surprenantes et inventives les unes que les autres… On est constamment mis au défi, et chaque énigme débloquée vous fait avancer dans l’histoire tout en vous apportant un sentiment de victoire pas désagréable du tout ! La manipulation d’objets et du décor ont une grande place : le visiteur devient 100% acteur de sa visite, l’interactivité est cruciale. Enfin le débrief de 5-10 mn est l’occasion d’expliquer pourquoi on a gagné ou non, d’expliquer le scénario, de faire de la médiation sur les faits historiques évoqués, de recevoir les avis des joueurs… Cette partie ne doit pas être trop longue : après 1h d’émulation, les visiteurs peuvent être moins attentifs, et c’est bien normal.

Pour une expérience réussie, le scénario doit être crédible, et la difficulté doit être bien jaugée pour qu’il y ait un challenge sans bloquer le visiteur pour autant. Le scénario et l’animation peuvent être pris en charge par l’équipe du musée, ou par un partenaire spécialiste des escape games. Dans tous les cas, la phase de test avant le lancement de l’escape game est cruciale pour jauger la cohérence et la difficulté du jeu !

Avant d’être proposés en musée, les escape games étaient des jeux vidéo*. Adaptés en jeu grandeur nature dans les années 2000, les escape games ont envahi les musées au milieu des années 2010. Ce phénomène muséal a connu une accélération dans les musées et monuments français vers 2017-2018 : d’une vingtaine, on est passé à une cinquantaine de lieux culturels proposant un escape game en 2018. On pourrait parler d’âge d’or tant les offres fleurissantes remportent du succès. Voici une toute petite liste des escape games culturels qui ont vu le jour dans ces années-là : le musée Cernuschi, le musée du Quai Branly-Jacques Chirac, la bastide de Monflanquin, l’Opéra Garnier, le musée national Jean-Jacques Henner, le château de Blois, le musée de la Légion Etrangère, Cap Sciences, le musée d’Aquitaine, le château de Vincennes, la Cité des Sciences, le château de Versailles, le Musée en Herbe, le Mucem, le Palais de Tokyo, le musée des Sciences de Laval, la forteresse de Chinon, le musée Cognacq-Jay…vous connaissez forcément un exemple non loin de chez vous ! Mais quels sont les avantages ?

A puzzle being solved at Escape Quest, Bethesda, United States, 2019. © Hudson Bloom via Wikimedia Commons
A puzzle being solved at Escape Quest, Bethesda, United States, 2019. © Hudson Bloom via Wikimedia Commons

Pédagogie et authenticité ou loisir fictif ?

Dans un escape game, tout un scénario est mis en place : vous êtes enfermés pour telle raison, à telle époque, dans tel endroit. A vous de vous échapper ! La narration, le soin apporté au décor, la finesse de l’équipe (d’acteurs le plus souvent), parfois la musique, permettent de s’immerger dans un autre espace-temps. Le scénario doit tenir debout, emporter le visiteur/joueur, quitte à inventer des faits. On peut avoir peur de délaisser les informations scientifiques du musée au profit de choses inventées, critiquer la narration comme étant de la fabulation. Cela peut freiner les institutions culturelles. Mais l’imagination permet l’expérience forte de l’immersion, et pousse surtout à tout observer : le public est actif, attentif à chaque détail.

On peut aussi redouter le manque de propos scientifique. La pédagogie peut toutefois être un des axes des escape games en lieux culturels. Les visiteurs eux-mêmes ont soif de pédagogie. On peut insérer des touches pédagogiques et des faits réels subtilement dosés dans le scénario même, ou au moment du débrief. Le scénario peut inclure des faits réels. Le mémoire de S. Merckx rapporte la volonté de nombreuses équipes muséales : faire connaître l’histoire réelle de leur site au public et la rendre plus vivante en s’appuyant directement dessus (p.60*). Le débrief peut expliquer la frontière entre fiction et réalité dans le jeu tout juste fini. Ne pas tout dévoiler à ce moment peut aussi être le moyen de piquer la curiosité et d’inviter le joueur à conclure cette expérience par une visite des collections permanentes, voire de revenir un autre jour. Enfin, on peut aussi imaginer remettre un court flyer historique à l’équipe, en plus d’un diplôme ou d’une photo souvenir.

J’ai entendu et lu plusieurs fois cette autre critique : il était bizarre pour une institution de proposer une activité dont le but est de s’en échapper. Le musée serait-il un lieu à fuir ? Heureusement le public va au-delà : c’est de la fiction et le musée n’est pas perçu comme une prison. Le public y vient volontairement pour y passer une heure intense, durant laquelle il s’imprègne de l’esprit des lieux. Le musée est ensuite associé à un souvenir heureux, à un moment de convivialité dans un beau cadre historique. D’autant plus mémorable que le visiteur est 100% acteur de l’expérience !

Trouver la clé de l'énigme pour sortir avant la fin des 60mn
Trouver la clé de l’énigme pour sortir avant la fin des 60mn

Une expérience unique en Monument Historique

Un escape game en lieu culturel n’est pas un gadget purement ludique, c’est une expérience vraiment unique. L’espace de jeu est généralement privatisé, on a ce lieu magique rien que pour soi. J’ai participé à l’escape game au château de Blois dans une salle dédiée, au musée national Jean-Jacques Henner où le jeu se déroule dans toutes les collections, vu le décor de la salle de jeu du château de Vincennes, et joué à Luminopolis, une expo/escape game scientifique et itinérante. Verdict : l’immersion est la plus complète quand des lieux ont une architecture, un mobilier et des objets d’art forts. Si les escape games existent dans plusieurs types de lieux culturels, selon moi le plus intéressant reste le cas des monuments historiques. L’ensemble historique se transforme en décor dépaysant, l’histoire des collections et le lieu devenant eux-mêmes le cœur du scénario. La manipulation d’artefacts à l’esthétique recherchée permet de rendre le jeu interactif, mais aussi immersif. Il est plus compliqué de solliciter l’imaginaire avec des cimaises épurées façon white cube et avec des artefacts minimalistes dans un musée d’art contemporain que dans un musée historique, à moins d’intégrer cette ambiance dans le scénario.

Les visiteurs sollicitent eux-mêmes les escape games pour le divertissement et la sociabilité. De fait, l’escape game est un moment unique, convivial, qui renforce les liens au sein de l’équipe. Les objets et le rapport humain priment. Chaque membre de l’équipe a son mot à dire, chacun a son propre regard qui peut aider un autre joueur bloqué sur un problème posé. A ce titre, on peut jouer en famille avec de jeunes enfants, tout autant qu’entre collègues : la diversité des points de vue est un atout ! L’escape game est un moment partagé de divertissement, puisque c’est un jeu, mais il peut avoir d’autres objectifs : outil de team building, outil de médiation culturelle lorsque le scénario s’appuie sur des faits réels…

Tout bénèf’ pour les institutions ?

Certains aspects des escape games sont indéniablement des freins à la motivation de création, comme l’aménagement des espaces. On ne touche pas les biens d’un musée, mais on touche tout dans un escape game : il faut trouver l’équilibre entre mise à distance et artefacts créés spécialement pour le jeu. Pour ce faire, le musée national Jean-Jacques Henner a proposé des tablettes tactiles qui permettent de scanner les œuvres et interagir avec sans les toucher. En outre, un escape game n’est pas un outil de fidélisation. L’expérience est unique, non renouvelable : une fois l’énigme résolue, on connaît bien sûr la solution. D’autre part, le prix d’un escape game est généralement compris entre 15 € et 30 € par personne, soit bien plus qu’une place de cinéma ou la visite d’un musée. Même s’il existe des tarifs dégressifs selon le nombre de participants, cela reste bien plus cher qu’un billet d’entrée au musée. L’escape game est donc réservé à une occasion particulière. Mais si les escape games posent des défis à relever, ils ont avant tout de multiples avantages pour les musées : c’est presque tout bénèf’ !

Un escape game est un outil d’élargissement et de rajeunissement des publics très efficace. Le coût du billet ne permet pas de faire venir le non-public, mais le jeu attire une nouvelle tranche d’âge. Cela élargit le public aux 18/30 ans et aux adolescents, seuls ou en famille. L’étude de public menée dans le cadre de mon mémoire montre que le jeu attire les ados et jeunes adultes, entre amis et en famille, mais n’influence pas le profil socio-professionnel : 80% des joueurs du musée national Jean-Jacques Henner n’étaient jamais venus dans ce musée, mais fréquentaient déjà les musées en général. Les musées proposent beaucoup d’événements pour les scolaires et les enfants mais peu d’offres pour les adolescents et les familles : l’escape game peut être un très bon dispositif pour varier son auditoire !

Un escape game est un outil de développement économique qui se démarque. Il peut bien sûr avoir des événements rendus gratuits grâce à un mécénat ou à un partenariat ; de même, lorsque les « escape games » sont en fait des jeux de piste sans unité de lieu ou de temps le prix peut être faible et plus accessible. Mais le plus souvent, le lieu est privatisé, donc le billet d’entrée est plus élevé que les événements habituels des musées et monuments. Le prix n’est toutefois pas un frein. Au contraire, il distingue un événement plus poussé, bien à part. Les musées peuvent s’aligner sur les budgets des salles de jeu : l’escape game est alors identifié comme un événement qualitatif bien particulier par le public qui vient passer un moment festif hors du commun. Le public est au rendez-vous et les réservations sont vite complètes ! C’est aussi une offre à valoriser aux yeux des entreprises. Le challenge en équipe est plutôt rare au musée, l’escape game est donc un outil de team building qui sort du lot et qui saura séduire ces entreprises en quête d’activités atypiques et à valeur culturelle. Les privatisations de particuliers ou d’entreprises bénéficient financièrement, le gain d’argent pour le musée n’est pas négligeable. Si l’escape game peut être un événement éphémère dans la programmation tout public d’un musée, on peut aussi créer une offre de privatisation sur demande, comme un pack anniversaire pour les particuliers dont les adolescents, un pack EVJF, ou des team buildings pour entreprises.

Enfin, les escape games sont un très bon outil de communication. Le jeu renvoie une image moderne, novatrice, fun. Il faut bien sûr assurer un minimum de communication autour du projet via les réseaux sociaux, voire la distribution de flyers en sortie de lycées selon le public visé. Et puis une fois lancé, ça marche tout seul ! Le buzz assure une bonne couverture presse et le bouche-à-oreille rend l’événement bien vite connu. Mais depuis 2018, les choses ont changé. D’une part les jeux se sont plus répandus, le boom est passé (mais l’engouement est-il pour autant retombé ?), et le covid est passé par là.

Escape Game du Printemps des Vins de Blaye © Corinne Couette
Escape Game du Printemps des Vins de Blaye © Corinne Couette

2019, et après ?

Passé le boom des escape games en musées et monuments, on peut se poser la question de la saturation de l’offre. C’est un faux problème selon moi. Certes, les escape games ont connu un développement exponentiel dans le secteur culturel. Mais prenons un exemple : parce que les concerts se sont généralisés en musée, les gens y vont-ils moins ? Parce que les jeux de piste sont nombreux, les EVJF et comités d’entreprises les boudent-ils pour autant ? Non. Les escape games peuvent encore avoir de beaux jours devant eux.

Ou presque. La situation sanitaire a rebattu les cartes. Les salles spécialisées dans les escape games sont actuellement fermées, tout comme les musées qui proposent des escape games. Pour combien de temps encore ? Et qu’en sera-t-il des escape games à la réouverture ? La jauge des jeux est restreinte par principe et permet donc une certaine sécurité. La pièce de jeu peut être aérée entre deux sessions, ou ventilée pendant le jeu. Le problème majeur reste que l’équipe est le plus souvent invitée à tout manipuler pour jouer. Jusque-là c’était un avantage qui rendait le jeu très interactif, mais aujourd’hui les enjeux sont différents. Des sociétés de désinfections peuvent intervenir, comme dans les salles de sport, mais à quel prix ?

L’abbaye de Flaran annonce d’ores et déjà qu’elle proposera son nouvel escape game pédagogique lors de sa réouverture. Le jeu a été pensé en partenariat avec le réseau Canopé et La Fabrique toi-même, il a été créé pour et par des lycéens. En attendant un protocole précis de réouverture des musées et monuments, l’abbaye de Flaran prévoit la mise en quarantaine du matériel entre deux utilisations, et d’idéalement bien espacer les séances dans le temps. L’abbaye envisage un deuxième escape game pour le public individuel, dans les jardins. L’activité de plein air, la mise en quarantaine du matériel et l’ouverture aux équipes constituées d’un même foyer devraient assurer le bon déroulement du jeu. Les escape games ont, on l’espère, encore de beaux jours devant eux.

Alors, convaincus par les escape games culturels pour la réouverture ?

Pour aller plus loin

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