Les visites virtuelles

Depuis le début du confinement, dans ma boîte mail et sur les réseaux sociaux, les conseils pour passer le temps pendant le confinement fleurissent. Netflix, recettes de comfort food ou de pain, visites virtuelles… « La culture chez vous » devient un mot d’ordre. Les marques de mode, les musées et même une chaîne de consignes à bagages ( ! ), me suggèrent des visites en ligne : « Des visites virtuelles vous permettent d’explorer les musées les plus prestigieux au monde depuis le confort de votre maison. Pas besoin de billet d’avion ! ». Mais d’abord, une visite virtuelle, qu’est-ce que c’est ?

Plusieurs dispositifs sont considérés comme des visites virtuelles. Le plus évident est la visite à 360°, mais n’oublions pas les diaporamas d’oeuvres in situ ou d’oeuvres rassemblées virtuellement.

Visite à 360°

Une visite virtuelle, ça peut être se promener dans une vraie exposition, derrière son écran comme si on y était. Les visites à 360° sont ce qui se rapproche le plus d’une vraie visite. Le Centre National du Costume de Scène (CNCS), en association avec Google Arts & Culture, propose deux types de visites virtuelles. La première visite présente les espaces d’accueil, restauration, boutique, exposition semi-permanente ; comme si on se promenait dans Google Street View. A vous de vous diriger dans l’espace avec votre souris. Le MAD Paris utilise le même procédé pour présenter la galerie des bijoux à 360°. Dans ces exemples, on peut se promener comme on veut (si on est plus doué que moi),  sans toutefois  pouvoir faire le tour des vitrines, et on ne peut pas cliquer sur les œuvres pour avoir plus de détail. Les visites à 360° sont bien souvent des expositions réelles qui ont été numérisées. C’est ce que A. Taburet et P. Rivault appellent des « doubles éditoriaux* ».

Dans la catégorie visites à 360°, notons aussi des innovations immersives (pas encore très répandues : une visite Oculus au British Museum et une autre avec Hololens à la galerie Courtauld.

Les déplacements me paraissent souvent fastidieux sur ordinateur, du coup je n’apprécie pas esthétiquement les œuvres présentées. Parce qu’il faut être à l’aise avec la gestion de la caméra, les déplacements dans l’espace  version en ligne ne sont pas toujours aisés (comme dans un jeu vidéo, moi je galère). On ne voit pas les œuvres sous leur meilleur angle. Mais peut-être car je n’ai pas de souris sur mon ordinateur portable ?

D’un autre côté, cela permet de préparer sa visite : on jauge si l’espace est grand, adapté aux enfants, s’il y a des ascenseurs, si la scénographie est belle, etc. Et parfois, on peut cliquer sur des œuvres pour obtenir des informations détaillées (cartel ou texte plus développé).

 

Diaporamas d’œuvres in situ

Le deuxième type de visites virtuelles du CNCS est utilisé pour les expositions temporaires. Ce sont des images que l’on fait défiler comme un diaporama, et qui présentent des vues d’expositions et des œuvres. Le CNCS propose des vues générales des vitrines, alternant avec des vues de plusieurs œuvres, sur lesquelles on peut cliquer pour avoir plus d’informations.

Cela permet d’avoir les informations détaillées sur les œuvres qui nous intéressent. La visite en ligne permet aussi d’avoir un aperçu de la scénographie, sans avoir besoin de gérer l’angle de vue ou le déplacement. En revanche, on ne voit pas l’espace d’exposition en entier : on ne connait pas ses dimensions, on ne repère pas les étages ou les moyens de circulation possibles pour les PMR (personnes à mobilité réduite).

La culture derrière l'écran
La culture derrière l’écran

Diaporamas ex nihilo

Dans un article intitulé « Cinq expositions à visiter en ligne », Vanity Fair recense des expositions virtuelles de mode. Mais en fait, ce sont surtout des collections numérisées, des focus sur certaines œuvres de l’institution qui les présente. Le musée propose une sélection d’œuvres sur une thématique donnée (sans pour autant systématiquement les présenter in situ). La thématique peut être une exposition qui a bien lieu physiquement, auquel cas les ouvres qui illustrent le thème correspondent à celles présentes dans l’exposition, et les textes peuvent être ceux présents en salle. Je considère ces diaporamas comme un teaser de l’exposition, en version interactive plutôt qu’en vidéo comme ça se fait traditionnellement. Ici les œuvres sont présentées hors contexte, sur fond neutre.

La thématique peut aussi être choisie en dehors du cadre d’une exposition. Ce peut être une exposition uniquement virtuelle. Par exemple, le château de Versailles propose une exposition virtuelle sur la mode à la fin du règne de Marie-Antoinette. Une telle exposition n’a pas eu lieu physiquement (manque de place, de temps, de budget, pas en accord avec la programmation ou la politique du lieu, que sais-je). Mais c’est tout à fait réalisable en ligne. C’est un diaporama efficace, qui s’appuie sur des œuvres mais on n’est pas dans les vrais espaces du château, et cela ne correspond pas à la programmation réelle du château. Autrement dit, une institution autre qu’un musée aurait pu proposer cela. C’est d’ailleurs ce que propose l’Universal Museum of Arts (UMA), un projet de musée fictif et entièrement virtuel.

Un des avantages de ces diaporamas ex nihilo est la liberté donnée aux professionnels par ce procédé. Imaginez réunir des chefs-d’œuvre inestimables et très fragiles conservés aux quatre coins de la planète en un seul lieu : probablement impossible dans un musée pour des questions de conservation, mais tout à fait possible en ligne ! L’Universal Museum of Art s’est spécialisé dans les visites virtuelles pour proposer des expositions « qui ne pourraient pas exister en vrai », et pour montrer les « trésors cachés » des musées**, ces œuvres qu’on ne verrait pas autrement. Un moyen de valoriser les œuvres conservées dans les réserves de musées par exemple, par définition inaccessibles au public (souvent faute d’espace pour exposer), et ainsi de mettre en avant le travail insoupçonné des conservateurs sur ces pièces. De plus, c’est aussi bénéfique pour les scolaires. Il n’y a pas à gérer de caméra, tout le monde passe par les mêmes diapos : un élève peut suivre cela en autonomie pour travailler à la maison par exemple.

Mais est-ce bien une exposition virtuelle, même si elle n’est pas immersive ? Oui sûrement, mais on est à la limite. De même, Arte propose plusieurs vidéos de 50mn pour visiter les plus grands musées du monde. Ce sont des documentaires, pourtant décrits comme des visites guidées. Un abus de langage ?

Les musées à portée de clic
Les musées à portée de clic

 

Complémentaires des musées

Ces dispositifs permettent de préparer sa visite avant de sortir au musée, mais aussi de la compléter après s’être rendu sur place. En amont, on se rend compte si c’est accessible et si le propos nous motive, par exemple. On peut, après une visite physique, retrouver le nom d’un peintre dont on a aimé le tableau mais dont le nom nous échappe.

Les expositions virtuelles peuvent aussi être rapprochées des podcast, mais en version écrite et interactive. Cela permet d’approfondir un sujet, car depuis son canapé, les dictionnaires, Wikipedia et sites spécialisés ne sont qu’à un clic des expositions pour rebondir tout de suite sur une interrogation. Les choix iconographiques et les textes restent étudiés par des experts du sujet, mais l’approche est plus vivante qu’un podcast, et n’a pas grand chose à voir avec un catalogue d’exposition.  L’interactivité est une des qualités de ces expositions. C’est par exemple, pour la BnF et le domaine du livre en général, un moyen de pouvoir feuilleter des ouvrages bien trop fragiles pour qu’un visiteur puisse en tourner les pages « en vrai»***.

Les expositions proposées en ligne peuvent rester disponibles sur Internet après la fermeture de l’exposition physique. On a accès au propos, à la scénographie et à une sélection d’œuvres sur un sujet donné, même pour des expositions passées. C’est bien utile pour des professionnels de musées à la recherche d’exemples ou d’inspiration. De même pour moi sur le blog, ça me permet de vous montrer clairement à quoi ressemble le lieu que je décris dans tel article. En un mot, les expositions virtuelles sont un prolongement du musée et de son site web.

Les chefs-d’œuvre accessibles depuis son lit
Les chefs-d’œuvre accessibles depuis son lit

 

Un souci d’accessibilité

J’écris cet article dans un contexte de confinement. On est tous « public éloigné », dans l’incapacité de venir au musée. Évidemment, le principal atout d’une visite virtuelle, qui justifie qu’elles soient très à la mode en ce moment, c’est qu’on n’a pas d’autre moyen de voir un musée aujourd’hui ! En temps normal, il en va de même pour les personnes ne pouvant pas se déplacer (monde hospitalier ou carcéral par exemple). L’écran permet un regard vers l’extérieur même en étant enfermé. Certains guides comme Elisa Jéhanno utilisent même les supports type visite à 360° pour proposer une visite guidée en ligne !

Je parlais plus haut des moments avant et après la visite sur place, mais l’exposition virtuelle peut aussi être une visite en soi, pour elle-même. Ce dispositif peut faire tomber une barrière symbolique. J’espère que c’est un réel moyen de franchir une barrière implicite pour ceux qui ne sont pas familiers des musées, de faire tomber le plafond de verre, l’aura prestigieuse et select des musées. Tant pis si on se considère comme un intrus au musée. Cette fois, derrière un écran, personne ne nous voit ! Tout le monde y trouve sa place.

Autre très grand avantage des expositions virtuelles, que met en avant l’Universal Museum of Art : ce dispositif est « accessible à tout le monde, n’importe quand, n’importe où, gratuitement ». C’est-à-dire qu’au fin fond d’une commune sans musée, on a quand même accès à l’art, sans payer un billet de train ou un billet d’entrée au musée. Une sortie en musée peut facilement monter à 30€ (voyage, droit d’entrée, en-cas). Un sacré frein, contourné par les expositions virtuelles.

 

La barrière de l’écran

Je comprends bien qu’on puisse apprécier les expositions virtuelles, pour toutes les raisons que je viens de vous donner. Mais…

Ce n’est pas mon truc. La barrière de l’écran reste trop présente. Le Dictionnaire de la langue française Hachette définit d’abord le mot écran comme un « objet interposé pour dissimuler ou protéger » puis dans un deuxième temps seulement comme une « surface sur laquelle apparaissent des images ». Avec une exposition chez soi, depuis un écran, il n’y a pas de rapport direct et physique. On n’est pas physiquement dans un lieu magique, on ne choisit pas son angle de vue, on ne peut pas s’approcher, les cartels ne sont pas toujours disponibles, et je n’ai jamais vu de visite virtuelle avec des cartels pour le jeune public. De même que je lis moins longtemps sur écran que sur papier, je suis moins prête à passer du temps sur un écran pour découvrir des œuvres. L’approche n’est pas la même, mais elle est complémentaire.

En bref

Les expositions virtuelles, loin de remplacer une exposition physique, présentent beaucoup d’avantages en termes d’accessibilité.

 

Pour aller plus loin

  • **L’Universal Museum of Art propose des expositions virtuelles sur les chats dans l’histoire de l’art, les œuvres spoliées pendant la Seconde Guerre Mondiale, le street art, les mythes fondateurs… A retrouver (en anglais uniquement) ici !
  • Le RijskMuseum, Versailles, le musée d’Orsay, la galerie des Offices, le musée de l’Hermitage, le British Museum, le LACMA, le château de Fontainebleau, la maison d’Anne Frank, le musée national de Tokyo, le CNCS et tant d’autres sont à visiter virtuellement grâce à GoogleArts & Culture.
  • Les (très nombreuses) expositions de la BnF sont disponibles juste ici

 

Bibliographie

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