L’exposition Figure d’artiste et le « FALC »

Mon coup de cœur de ce début d’année : l’exposition Figure d’artiste à la Petite Galerie. Voici pourquoi.

J’ai visité il y a quelques jours la nouvelle exposition de la Petite Galerie, consacrée aux personnages derrière les œuvres de musée. Une belle exposition qui se découvre en cinq temps, en quatre petites salles thématiques : aux origines de la notion d’artiste, la signature comme signe différenciant peu à peu l’artiste de l’artisan ; puis les autoportraits ; ensuite les vies d’artistes ; et enfin l’Académie et le Salon comme rites de passage dans la carrière de l’artiste.

J’ai fait cette exposition par curiosité, sans attente précise, et en fait j’en ai pris plein les yeux !! Les tableaux sont très beaux, on est en tête à tête privilégié avec des chefs-d’œuvre. On est comme dans une alcôve, entourée de portraits de Tintoret, Vigée Le Brun, Dürer, Rembrandt… Pour vous donner un aperçu des objets exposés,vous pouvez faire un tour sur cette page web. Magnifique ! Le tout en apprenant plein de choses ! Voici comment le charme opère…

Scénographie de la deuxième salle, consacrée aux autoportraits (Fouquet, Dürer, Tintoret...)
Scénographie de la deuxième salle, consacrée aux autoportraits (Fouquet, Dürer, Tintoret…)

 

La polyphonie d’une œuvre

Dans la première salle, plusieurs œuvres, de la stèle égyptienne au ciboire médiéval en passant par des peintures du XVIIIe siècle, sont prétexte pour présenter la fonction de la signature d’artiste. La scénographie présente la signature de l’œuvre agrandie à côté de là vitrine, vers le cartel, et la traduit.

Un tableau est plus particulièrement passé à la loupe : la nature morte de Mlle Vallayer-Coster. Au-dessus du tableau, sa signature est reproduite. Comme un muséodetail, à vous de retrouver sur l’œuvre !

A côté du tableau, un extrait littéraire de la même époque le commente, révélant le goût XVIIIe pour la couleur. De l’autre côté du tableau, un écran présente une vidéo sur ce tableau : une copiste, filmée en train de recopier la nature morte, nous montre les différentes étapes de réalisation d’une huile sur toile. La copie de l’œuvre est elle-même exposée à côté de cette vidéo. La copiste a pris soin de laisser à nu certaines parties de sa toile à chaque étape, pour bien monter les différentes couches de l’œuvre.

Nature morte de Mlle Vallayer-Coster décrite par un extrait littéraire et un dispositif tactile
Nature morte de Mlle Vallayer-Coster décrite par un extrait littéraire et un dispositif tactile

Et pour aller encore plus loin, la nature morte est aussi décortiquée en version tactile ! On touche l’échantillon d’une toile brute, et ensuite d’une toile parée d’un, puis de deux apprêts. Les échantillons suivants présentent une traduction  en relief de la peinture à proprement parler. C’est un bout du tableau de Mlle Vallayer-Coster, figurant d’ailleurs le matériel de l’artiste. Le dernier échantillon a un relief plus doux, pour signifier la pose du vernis final sur la toile peinte. Pour finir, on peut toucher de vrais objets correspondant au motif de la nature morte, c’est-à-dire toucher de vrais outils de peintre. Les textes qui accompagnent le dispositif tactile, en braille, et un parcours podo-tactile tout au long de l’expo, montrent aussi bien l’effort d’accessibilité.

Ce dispositif permet l’accès pour les non et malvoyants aux informations disponibles dans la vidéo ou sur la toile de copiste exposée. J’ai pu sentir la différence entre une toile brute et une toile préparée pour recevoir de la peinture à l’huile, tout comme une dame d’un certain âge à côté de moi : le dispositif n’est pas un gadget mais une démonstration pédagogique. On ose toucher même si on n’est ni enfant touche-à-tout ni handicapé. Le tactile a été bien pensé. Pour preuve, il bénéficie à un large panel de visiteurs et il est complémentaire d’autres dispositifs et bénéficie à tous.

Dispositif tactile autour de la nature morte et vidéo décrivant le Salon au XIXe siècle
Dispositif tactile autour de la nature morte et vidéo décrivant le Salon au XIXe siècle

Si je résume, pour cette seule nature morte peinte, on a : un extrait littéraire, une vidéo, une copie disséquée, et un dispositif tactile. Je suis fan de cette approche, qui consiste à se concentrer sur quelques œuvres pour mieux les explorer en profondeur. Ces différentes portes d’entrée permettent de la rendre accessible à un grand nombre de personnes. Peu montrer, mais explorer les différentes facettes d’une œuvre, sa polyphonie : voila un des secrets de l’exposition.

 

Méthode FALC : quand accessibilité rime avec pédagogie

Autre clé du succès : l’exposition est pédagogique, grâce à des dispositifs accessibles, notamment via les textes. Cartels  et extraits littéraires sont traduits en anglais pour les nombreux visiteurs étrangers du musée. Cela prend la forme d’un double cartel : à gauche, le cartel français, à droite, le cartel traduit en anglais. Si on compare avec l’exposition Goya, génie d’avant-garde, le confort de lecture tient entre autres au fait que français et anglais ne se mélangent pas, la lecture n’est pas saccadée par une alternance de langue une ligne sur deux. L’agencement avec la traduction est fluide.

Comme pour les expositions passées de la Petite Galerie, je trouve le contenu très pédagogique. Les textes sont en français « facile à lire et à comprendre* », dit FALC. Le principe en quelques mots : des phrases courtes, des mots simples, une organisation visuelle claire. Ce type de langage doit être compréhensible par tous. On évite donc le jargon de spécialiste que le grand public ne comprendra pas, à moins bien sûr de prendre le temps de l’expliquer : le visiteur ne doit pas se sentir snobé mais a le droit d’être curieux et d’enrichir son vocabulaire ! Ce n’est pas qu’une question d’accessibilité, mais une règle qu’on retrouve aussi dans Le Savoir-vivre pour les Nuls** ! On peut aussi faire des listes à puces plutôt que de longues énumérations, se servir d’exemples pour être plus clair, utiliser le même mot lorsqu’on parle à plusieurs reprises de la même chose, ou encore placer des mots en gras dans des cartels (l’idée est d’insister sur les mots-clés, c’est ce que je fais dans mes articles sur ce blog, si vous observez bien 😉 ).

Extrait littéraire à gauche, cartel sur l'autoportrait d'E.-S Chéron à droite
Extrait littéraire à gauche, cartel sur l’autoportrait d’E.-S Chéron à droite

 

C’est bien de simplifier pour mettre à la portée de tous, mais le défi est de ne pas rentrer dans le piège des textes simplistes (le site Handirect préconise par exemple de bannir les métaphores). Ici l’écueil d’un langage pauvre est évité : les textes sont bien maîtrisés. Ils sont digestes (les cartels comptent environ 60 mots, et les panneaux de salle environ 100), et leur structure est claire. Les phrases ne sont pas compliquées mais restent précises : sujet + verbe + complément circonstanciel (car le contexte / dans le but de / grâce à). Le confort de lecture est très appréciable, et en même temps on apprend vraiment plein de choses. Saviez-vous que grâce à Vigée Le Brun, les femmes ne se cantonnaient plus aux natures mortes ? Que maître Alpais est une exception car au Moyen Âge on signait très peu ses créations ?…

J’ai récemment vu un second exemple de textes simplifiés en musée. Dans l’exposition Frapper le Fer. L’art des forgerons africains au musée du Quai Branly, des feuillets accompagnent les panneaux de salles. Des pictogrammes identifient le public ciblé : les malvoyants qui ont besoin de gros caractères. Mais la structure des textes s’apparente au français facile à lire et à comprendre : comme les textes sont simples, ça marche aussi pour les handicapés mentaux, les enfants qui commencent à lire ou les primo-arrivants ! Au fur de mes recherches pour cet article, j’ai découvert que les livrets de visite en français simplifiés sont déjà utilisés par plusieurs autres institutions : la RMN-GP, le musée d’Orsay et Universciences ont aussi recours au FALC. Une des futures grandes tendances des musées ?

Texte en gros caractère et simplifié au musée du quai Branly (exposition Forger le Fer)
Texte en gros caractère et simplifié au musée du quai Branly (exposition Forger le Fer)

 

Une exposition reposante : scénographie tout chic tout confort

Le confort, pas le but d’un musée, mais plutôt d’un café ? Comparez donc une visite faite en fin de journée, avec un gros sac, une foule bruyante, et une visite au calme, le matin, en ayant laissé sac et manteau au vestiaire. On profite tellement mieux du contenu quand on est en bonne condition ! La scénographie a un grand rôle à jouer dans le confort de visite de cette exposition.

Les deux premières salles très sobres présentent des œuvres sous leurs voûtes claires qui rappelleraient presque une chapelle ou une cellule (de monastère, pas de prison bien sûr !). L’ambiance est apaisante. Les couleurs de ces premiers espaces contrastent avec la fin de l’exposition.

Scénographie du premier espace
Scénographie du premier espace

Dans la dernière salle, des canapés moelleux vous attendent, quand on commence tout juste à peine à fatiguer (l’espace est petit, l’exposition courte). Espace modeste mais à l’accrochage aéré, assises confortables, moquette au sol, lumière chaude et tamisée… L’atmosphère feutrée permet d’apprécier pleinement l’esthétique des chefs-d’œuvre. Cette dernière salle est en quelque sorte l’apogée de l’exposition, seule salle aux murs franchement colorés. On se croirait dans un salon littéraire cosy du XIXe siècle ; luxe, calme et beauté ! Je suppose que l’idée est plutôt d’évoquer les Salons de l’Académie des Beaux-Arts, pari réussi, mais en beaucoup moins intimidant ! La scénographie, d’un luxe intimiste, nous fait s’émerveiller devant les œuvres.

La dernière salle d'exposition
La dernière salle d’exposition

En complément des œuvres et tout au long de l’exposition, des extraits littéraires (Marguerite Yourcenar, Gabriel de Saint-Aubin, etc) donnent un éclairage nouveau aux objets exposés, une approche qui complète le texte du commissaire d’exposition. Jusque-là, rien de bien révolutionnaire pour une expo, me direz-vous. La bonne idée ? Les extraits littéraires sont rapportés sur des pupitres qui imitent la forme d’un livre ouvert. Comme dans la maison de Colette, la forme du dispositif permet d’identifier la nature du texte. La médiation est très visuelle : on distinguée bien les cartels scientifiques et neutres du témoignage ancien et souvent subjectif, par exemple. Une belle initiative, qui se porte bien au thème de l’exposition, mais qui pourrait aussi coller à beaucoup d’autres ! On pourrait imaginer le même principe pour une exposition scientifique, aussi bien que dans la maison de Victor Hugo.

 

En bref

Un bel exemple d’accessibilité et de pédagogie sur un sujet esthétisant, qui aurait pu être élitiste ou intimidant à première vue. On en prend plein les mirettes et on apprend plein de choses !

Envie d’en savoir plus sur la Petite Galerie ?
Cliquez ici pour tout savoir de cet espace d’exposition !

 

Infos pratiques

Jusqu’au 29 juin
Aile Denon du musée du Louvre – 75 001 Paris
Horaires et tarifs sur le site web de la Petite Galerie

Rendez-vous sur la page web de l’exposition : vous y trouverez la programmation, des vidéos, une visite virtuelle, une bibliographie, une webographie…

 

Pour aller plus loin

  • Retrouvez les livrets FALC de la RMN-GP, le livret Paris au XIXe siècle du musée d’Orsay, et le guide pratique FALC du musée du quai Branly.
  • *Quelques règles pour rédiger un texte Facile à Lire et à Comprendre sur le site Handirect
  • **CARACALLA F., Le Savoir-vivre pour les nuls, First Editions, 2011, p130 : « Avant d’utiliser ce jargon, assurez-vous que votre interlocuteur soit de la partie. Dans le cas contraire, vous ferez preuve d’une grande incivilité en employant ces mots qu’il ne connait pas. Vous pouvez, cependant, lui donner le terme technique si vous expliquez par la suite de quoi il s’agit […] Non seulement [il] ne se sentira pas ignorant, mais il aura, en plus, appris quelque chose. »

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