Marche et démarche

Le point commun entre un cambrioleur et une religieuse ? Leurs chaussures*. C’est, entre autres anecdotes, ce que vous apprendrez dans la nouvelle exposition du musée des arts décoratifs de Paris.

Mille et une chaussures

La voici la voilà ! Je l’attendais depuis longtemps, la belle exposition Marche et démarche. Et pour cause, c’est mon ancien professeur qui en est l’auteur. Avant toute chose, je souhaite faire un petit écart et me détacher de la médiation deux minutes pour parler de la création de l’exposition. Comme pour La Mécanique des dessous et Tenue correcte exigée, le commissaire d’exposition Denis Bruna a réuni une grande équipe autour de lui, notamment ses étudiants, valorisant leur travail. Cette exposition, en quelque sorte participative, a impliqué des professionnels des musées mais aussi de jeunes chercheurs dont les avancées scientifiques (mémoires, thèses) sont ainsi mises en avant. Le projet est formateur pour ces jeunes. Je tiens à remercier mon professeur pour ces opportunités et avant de fermer cette parenthèse, je vous conseille la lecture de la lettre d’information de l’Ecole du Louvre, qui résume bien cette aventure.

L’exposition Marche et démarche présente près de 500 œuvres, mais il faut y voir moins une collection de chaussures qu’un questionnement sur leur statut et sur les pratiques des personnes qui les ont enfilées. On découvre la démarche induite par les chaussures, du Moyen Âge à aujourd’hui, en Europe et au-delà. On découvre la dichotomie entre chaussure utilitaire et chaussure d’apparat, les fonctions des semelles compensées, l’idéal de beauté qu’a longtemps été le petit pied, la technique de création d’une chaussure… Les chaussures sont joliment présentées sur un plancher dans la première salle.

Des bottes de cow-boys, des bottes de neige japonaises,...
Des bottes de cow-boys, des bottes de neige japonaises,…
Chronologie des chaussons de danse, du XIXe à nos jours
Chronologie des chaussons de danse, du XIXe à nos jours

Vous croiserez des bottes de sept lieues, des sandales antiques, des pieds bandés chinois, mais aussi les chaussures de Marie-Antoinette, de Charlie Chaplin, la forme de chaussures de Marlene Dietrich, des modèles Louboutin… Ces œuvres exceptionnelles ne laissent pas indifférents : connaisseurs, adultes, enfants, étudiants, tout le monde est fasciné, l’un par la charge historique d’une botte, l’autre par l’excentricité esthétique d’une chaussure de scène.

 

Une scénographie qui marche bien

Quitte à me répéter, après les articles sur le musée Saint-Raymond ou sur le musée Colette par exemple, j’en remets une couche : j’aime beaucoup quand la scénographie devient outil de médiation. Ici la médiation est rendue fluide par la scénographie, subtilement didactique. Agréable à l’œil, elle fait passer des idées avec le minimum de mots, de manière rapide et efficace.

Un moyen particulièrement efficace est de comparer visuellement ce que le visiteur voit quotidiennement et ce qu’il découvre au musée. L’exposition Océans du Muséum de Paris utilisait ce moyen pour faire comprendre la petitesse du plancton. Un schéma très simple montrait que le nanoplancton est aussi petit par rapport au plancton qu’une souris l’est face à une montagne. C’est beaucoup plus facile à comprendre avec un dessin qu’à expliquer avec des mots ; pour preuve, je m’y suis reprise à trois fois avant d’obtenir une phrase claire pour vous l’expliquer sur le blog…alors qu’en photo, on comprend d’un coup :

Schéma dans l'exposition Océans du MNHN
Schéma dans l’exposition Océans du MNHN

Comme ma photo était très floue, j’ai repassé en plus gros quelques repères du schéma des planctons.

Mais revenons à nos chaussures : ici, la même formule « quotidien du visiteur face à l’oeuvre exposée » convient aussi. La scénographie met en parallèle les petits pieds des XVIIIe-XIXe siècles avec les pieds « normaux » de nos jours. Les chaussures contraignantes de Marie-Antoinette équivaudraient à une pointure 34 actuelle !

Chaussure présumée de Marie-Antoinette, cuir et soie, 1792
Chaussure présumée de Marie-Antoinette, cuir et soie, 1792

Loin d’une simplification démagogique, établir un parallèle avec les informations que le visiteur utilise au quotidien permet de faire comprendre quelque chose de nouveau, d’intégrer une notion inconnue jusqu’alors. C’est plutôt une formule magique, une bonne astuce à garder en tête.

Autre bonne idée scénographique : une signalisation de circonstance permet de ne pas perdre le fil de la visite dans le musée.  Il n’y a qu’à suivre les pas ! La scénographie compte aussi des écrins accueillant les mystères des pieds fantasmés (petits pieds mignons au XVIIIe siècle, mais aussi talons démesurés fétichistes de 1900).

Pour commencer la visite, suivez les pas !
Pour commencer la visite, suivez les pas !
La scénographie d'Eric Benqué
La scénographie d’Eric Benqué
Ballerines fétichistes de C. Louboutin dans leur écrin
Ballerines fétichistes de C. Louboutin dans leur écrin

Lève-toi et marche !

Durant la préparation de l’exposition, le commissaire d’exposition D. Bruna rendait compte de ses essayages, de chaussures XIXe par exemple. Le conservateur a une approche d’archéologie expérimentale, plus connue pour étudier la taille des silex que la manière de porter un vêtement. Le principe : tenter de refaire des gestes anciens, expérimenter par soi-même des outils du passé pour mieux comprendre des techniques, ou l’incidence que des objets pouvaient avoir.

Lorsque D. Bruna explore le rapport au corps pour et dans ses expositions, il propose ensuite au visiteur d’expérimenter par lui-même : souvenez-vous de l’exposition La Mécanique des dessous ! (je vous en parlais ici). A ce titre, ces deux expositions tiennent plus d’un muséum (je pense à l’exposition Très toucher à Bordeaux) que d’un musée de mode classique, et c’est tant mieux. Ici, rendez-vous à mi-parcours pour entrer dans un salon d’essayage. J’ai testé pour vous…

Le salon d'essayage : succès garanti !
Le salon d’essayage : succès garanti !

Vraiment, quoi de mieux que d’essayer pour comprendre ? Avec les poulaines médiévales, il faut lever bien haut les jambes si on veut marcher plus vite qu’un escargot. Avec les chopines à base ronde, on veillera à bien écarter les jambes en marchant pour ne pas entrechoquer les chaussures. Avec les chaussures japonaises, impossible de marcher vite sans être emporté par l’élan dû au poids des chaussures ! Et ainsi de suite. On passe un bon moment dans ce salon d’essayage : on s’amuse, on apprend, et on commente avec les autres visiteurs. L’incongruité de l’expérience amène forcément au dialogue avec les autres. Verdict ? Amusant et pédagogique !

Reproduction d'une paire de koma geta (Japon, 2/2 XIXe s.)
Reproduction d’une paire de koma geta (Japon, 2/2 XIXe s.). Tout au fond, des poulaines !

Seul point négatif de l’exposition : le numérique, sous certains aspects. Le son beaucoup trop fort de la première vidéo, les fils parfois trop courts des casques audio (on se retrouve le nez très proche de l’écran vidéo). Mais le numérique a aussi ses bons côtés : on se pose quelques minutes pour regarder des extraits de films et publicités faisant la part belle aux pieds, avec différents regards au fil du temps.

 

En bref

L’approche scientifique, précise et rigoureuse menée sur plusieurs années pour aboutir aux expositions du MAD, couplée à une scénographie bien pensée, permettent de vulgariser un savoir bien précis sur un sujet apparemment léger et anodin. On peut dire que cette exposition est un bon exemple de vulgarisation scientifique : ludique et riche, l’exposition saura parler à un plus large public que des fashionistas déjà acquis à la cause.

 

Infos pratiques

Jusqu’au  23 février, du mardi au dimanche
Les tarifs sont disponibles sur le site web du musée
MAD Paris
107 rue de Rivoli
75 001 Paris

*L’exposition met en miroir les chaussures d’un cambrioleur avec celles d’une religieuse, car ces deux personnes doivent se faire discrètes, silencieuses. De fait, leurs chaussures ont une semelle en feutre atténuant les bruits 😉

3 commentaires sur “Marche et démarche

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